Bienvenue dans ce nouvel épisode de notre série « Regards croisés ».
Aujourd'hui, nous tendons le micro à Edith Lecadre, enseignante chercheuse en agronomie
à l'Institut Agro Rennes-Angers.
Elle a co-construit un module optionnel « Arts et Sciences » avec sa collègue Sophie Jean.
Née d'un projet inter-école, ce dispositif vise à enseigner l'agroécologie à travers
des approches dites « sensibles » mêlant créativité, démarches scientifiques et
expériences.
Comment l'art peut-il nourrir la science et inversement, comment ces deux univers,
souvent perçus comme distincts, s'enrichissent-ils mutuellement pour repenser l'apprentissage ?
Enfin, en quoi une formation mêlant arts et sciences peut-elle préparer les étudiants
à des enjeux sociétaux comme les transitions agroécologiques ?
Je vous laisse vous immerger dans son propos.
Première question assez simple, est-ce que tu peux juste te présenter et présenter
le dispositif que tu as monté, auquel tu as contribué ?
Je suis Édith Lecambre, enseignante chercheuse en agronomie et j'ai co-construit avec ma
collègue Sophie Jean l'UE Optionnel Arts et Sciences.
Cette UE Optionnel est partie d'un projet inter-école qui visait à essayer d'enseigner
l'agroécologie autrement, notamment au travers des approches dites « sensibles ».
À partir de ce point de départ avec Sophie, on a essayé de comprendre comment les pratiques
artistiques ou l'art allaient nourrir la science et inversement.
Et l'UE a été créée comme cela.
C'est une UE qui se fait en collaboration avec l'École des Beaux-Arts de Rennes et
un centre d'art contemporain qui s'appelle l'ACRIER, qui invite régulièrement des artistes
que nous aussi ont fait intervenir dans l'UE Arts et Sciences.
Tu as évoqué Sophie Jean et les collaborations extérieures.
Ma première question c'est en quoi c'est intéressant et important d'avoir du binomiage
d'une collaboration interne à l'école pour monter ce type d'EC et en quoi c'est intéressant
d'avoir des collaborations type l'ACRIER les Beaux-Arts à l'extérieur ?
Qu'est-ce que ça produit ? Qu'est-ce que ça apporte ?
Travailler avec Sophie c'était juste indispensable parce que nous avons des regards complémentaires
et différents et également des positions peut-être un peu aussi différentes sur le
lien arts et sciences.
Donc on n'est pas forcément alignés mais justement c'est ça la richesse en fait.
C'est par notre échange qu'on transmet aux étudiants, on leur dit et on leur laisse
les clés ensuite.
On n'est pas là pour décider entre nous et leur imposer notre décision.
C'est qu'on leur donne deux aspects différents puis c'est à eux de choisir.
Ça c'était le premier point.
Et le fait que l'on ne soit pas dans les mêmes UP départements, ça fait des liens
qu'on n'aurait peut-être pas imaginés avant.
Donc ça, ça a été de nous transposer dans une UE qui ne soit pas du tout disciplinaire,
qui n'avait pas d'objectif disciplinaire ou même interdisciplinaire.
On était vraiment sur comment la pratique artistique pouvait en fait permettre une expression
vis-à-vis de thématique.
Et bien c'était intéressant en fait de découvrir ma collègue sous un autre jour
et de voir un peu finalement combien on pouvait être complémentaires par nos oppositions.
Ça c'était intéressant.
Après, les partenaires hors école, c'est d'autres façons de voir, d'autres manières
d'appréhender les mêmes thématiques, d'autres pratiques pédagogiques et oui, c'est très,
très riche.
Pourquoi c'est riche ?
C'est riche d'inspiration, de motivation, aspiration-motivation pour l'enseignante.
Réconfortante aussi parce qu'on voit qu'on est plusieurs à s'intéresser aux mêmes
sujets.
Ça fait qu'on fait communauté en fait.
Ça c'est bien.
Qu'est-ce qui fait, Édith, que tu te dis tiens, à un moment donné, l'art pourrait
être intéressant pour aller travailler cette question en agroécologie ?
En fait, c'est partie d'une observation que face à des problèmes complexes, on a
besoin d'étendre le champ des possibles et le champ des solutions et ça requiert
une grande créativité.
Également, être en capacité de faire de la transdisciplinarité que je définis comme
la transformation d'une discipline en contact avec une autre.
Les pratiques artistiques, la recherche en art est finalement assez similaire à ce que
l'on peut faire en recherche, peut-être sur des thématiques un peu différentes,
mais par contre avec d'autres approches, notamment des approches plus sensibles, un
regard un peu déporté que l'on pourrait avoir quand on est artiste par rapport à
la science.
Ça, ça a été la première motivation.
Et le deuxième point, c'est lorsque j'ai fait un peu de biblio sur des approches pédagogiques
qui se développent aux Etats-Unis ou dans d'autres universités européennes, c'est
l'apport de l'art pour essayer d'apporter plus de connaissances et donc d'augmenter
un peu la capacité des personnes à se saisir d'enjeux complexes au travers de la médiation
artistique.
Quelles étaient tes attentes par rapport à ce dispositif, par rapport aux étudiants,
par rapport à ce que tu as pu observer ?
Mes attentes, elles étaient peut-être en premier lieu un peu égoïstes.
C'était de voir finalement comment ça pouvait changer ma pratique pédagogique, déjà, et
de voir comment les étudiants agro pouvaient accueillir cette forme de pédagogie basée
sur des approches artistiques.
Donc, c'était une curiosité.
C'est pour ça que je dis que c'est égoïste.
Mais après, comme j'étais assez motivée par ce que j'avais lu dans la littérature
scientifique autour de la pédagogie, j'ai voulu tester différentes manières de faire.
Et puis, une curiosité aussi de voir comment collaborer avec des personnes en dehors de
notre cercle d'enseignants-chercheurs.
Tu as évoqué ta pratique pédagogique, donc tu avais envie de la faire évoluer.
En quoi ?
En la rendant plus humaine, plus empathique vis-à-vis de sujets complexes comme l'agroécologie,
le changement climatique.
J'avais envie d'avoir plus d'empathie avec les étudiants, de mieux comprendre leurs
attentes, de pouvoir partager aussi, moi, ce que je pouvais ressentir au quotidien.
Donc, sans renier l'objectivité scientifique, mais c'était vraiment de faire avec eux
complètement dans toutes les dimensions possibles, scientifiques, émotionnelles, réflexives.
C'est quoi les objectifs pédagogiques de cette UE ?
Les objectifs pédagogiques de l'UE sont d'abord de montrer que différentes pratiques
et différentes approches peuvent être combinées, ne doivent pas être opposées et qu'elles
sont toutes intéressantes pour essayer de proposer des solutions innovantes face à
des problèmes complexes, donc encourager les étudiants à utiliser tous leurs talents
scientifiques et artistiques.
Je reviens sur le premier objectif dont tu as parlé, notamment le lien aux étudiants
et faire explorer, en tout cas les accompagner dans l'émergence de leurs talents.
Comment est-ce que l'on procède quand on est enseignante pour travailler avec eux sur
cette émergence ou cette créativité ?
On reste beaucoup en retrait, en fait, dans l'UE Arts et Sciences, on les laisse beaucoup
s'exprimer.
Donc, on leur donne une thématique, on leur explique les motivations qui ont été les
nôtres pour proposer cette UE Arts et Sciences et ensuite, on se met en retrait.
On les laisse réfléchir, on les laisse expérimenter, on est plutôt dans l'accompagnement, au
sens de leur faire se poser des questions et dans l'écoute.
J'ai été impressionnée par l'adhésion des étudiants.
Premièrement, j'avais un peu une crainte, je me suis dit, est-ce qu'ils vont adopter
cette démarche ? Est-ce qu'ils vont être réceptifs ? Alors bon, ils avaient choisi
l'UE Optionnel, donc c'était à peu près certain, mais des rétours très, très, très
positifs.
Une excellente interaction entre les étudiants, ça, ça a été impressionnant et donc, moi,
j'ai été renforcée dans cette idée qu'il y avait une place pour des approches basées
sur l'art dans les écoles d'agro.
Et puis ensuite, ils m'ont appris des choses.
En fait, c'était intéressant de voir que par leur lecture, par leur pratique, par leurs
questions, j'ai grandi autant qu'eux par cette UE, donc oui, j'ai évolué.
Ça m'amène une autre question à laquelle tu as commencé à répondre.
Est-ce que tu as eu des éléments de surprise ?
Oui, j'ai eu des éléments de surprise, des étudiants qui ont une sensibilité et
une empathie que je n'aurais pas pu deviner dans des face-à-face classiques.
Et ça, ça m'a en fait donné confiance dans l'avenir, que l'on a des étudiants
qui sont motivés et qui peuvent en fait être des, on appelle ça des game changers en
anglais.
Mais oui, c'est ça qui m'a le plus surpris.
Est-ce que tu as juste un exemple qui serait remarquable, remarquable dans le sens, pas
extraordinaire, mais quelque chose qui t'aurait marqué plus qu'une autre chose ? Est-ce
qu'il y a un projet étudiant ou une attitude, une posture qui t'a dit « Ah ! » ?
Ils ont tous été extraordinaires, ces projets.
On a eu de la sculpture, on a eu du théâtre, on a eu de la danse, et derrière, il y avait
une vraie réflexion sur la thématique qui avait été proposée, donc ils avaient vraiment
réfléchi.
Donc là, je ne peux pas choisir un projet en particulier, c'est impossible pour moi.
Une posture, la posture d'écoute.
En fait, je les ai sentis à l'écoute et réceptifs à toutes les idées qui pouvaient
être proposées.
Et c'est quelque chose qui m'avait surprise lorsqu'on discutait avec les enseignants
des Beaux-Arts, cette qualité d'écoute avec une totale absence de jugement.
Et je l'ai retrouvé chez les étudiants.
Et ça, je trouve que c'est très intéressant de voir en fait cet espace un peu sûr et
bienveillant où toutes les idées étaient accueillies et aucune n'était mise de côté.
C'était « Tu proposes, j'ai cette idée-là, super, qu'est-ce qu'on en fait ? »
Et il n'y avait pas de tri, et ça, ça m'a vraiment impressionnée.
J'ai oublié de te demander quelles étaient les thématiques.
Les thématiques, elles étaient sur les violences vis-à-vis des femmes en milieu rural.
Elles étaient aussi autour des plantes et du soin et du rapport plus global entre humains
et entre humains et nature.
Je voudrais revenir sur une déproduction qui était le carnet de bord.
Donc, en quoi consistait ce carnet de bord ?
Il consistait un peu comme un cahier de laboratoire dans lequel, en fait, ils devaient retracer
leur progression entre le début et la fin de l'UE et positionner leur questionnement.
Et donc, l'analogie du cahier de laboratoire, elle est vraiment là, c'est-à-dire quelles
questions je me pose, comment je vais y résoudre, quelles sont les méthodes, les matériaux
dont je vais avoir besoin.
Et ce carnet de bord, au final, je pense qu'il faut l'aborder plutôt comme un cahier de
progression pédagogique et d'auto-réflexion entre le moment du début et la fin pour leur
faire un peu réaliser tout ce qu'ils ont appris de manière différente que par le
cours, l'ECM ou autre chose.
Donc, c'est leur faire réaliser ce qu'ils étaient en train d'apprendre et de vivre.
En quoi ils apprennent différemment ?
En faisant, en créant avec leurs mains aussi, beaucoup, en fait.
Comme ils manipulent, en fait, des sons, ils manipulent des matériaux.
L'outil de la main a été intéressant pour certains.
D'après toi, qu'est-ce que ça produit comme compétence pour un étudiant ?
La compétence proposée des solutions innovantes, je pense.
Ils ont été en capacité d'utiliser tout leur savoir et pratiques, en fait.
Avoir une vision système aussi.
Je pense qu'ils ont pu mettre en œuvre, en fait, une approche beaucoup plus systémique
sur des problématiques qu'on leur avait suggérées.
Donc, c'est au moins ces deux capacités et puis l'empathie.
Je pense qu'on a besoin de développer cette empathie, notamment vis-à-vis du vivant
et du non-humain.
Et ça, je pense qu'avec une pratique artistique et dialoguer avec des artistes, ils ont pu
développer cette approche sensible.
Et ça, je pense que c'est essentiel.
Citez trois choses qui vous semblent perfectibles dans cette session.
Je dirais les moyens parce que nous avons demandé aux étudiants de faire avec des
éléments qu'ils pouvaient avoir.
Je pense que ça serait intéressant d'avoir un petit peu plus de matériaux essentiellement.
On n'a pas besoin de grand-chose.
Ce serait bien d'avoir un espace dédié aussi pour pouvoir faire ça puisque travailler
dans une salle de classe avec des tables et des chaises en rang, ce n'est pas très
pratique pour expérimenter ou réaliser.
Avoir plus de collègues avec nous dans l'aventure pour avoir encore d'autres points de vue,
ça serait bien, donc embarquer.
Et la troisième chose, ce serait plus de travailler sur l'idée du carnet de bord.
Comment mieux utiliser ce carnet de bord pour leur permettre de réaliser tout ce qu'ils
sont en train de vivre et de faire comme un carnet de progression pédagogique qu'ils
pourraient réutiliser.
Ça serait mon troisième point.
Et à quoi tu penses quand tu dis ça ?
À quoi je pense ? J'aimerais qu'on puisse le décliner en étapes, en moments d'autoréflexion
et qu'on puisse les communiquer à d'autres parce que tout le monde ne choisira pas le
lieu à la réscience, c'est normal.
Les étudiants et étudiantes n'auront pas forcément envie d'expérimenter ce type
d'approche, mais en tout cas de faire savoir.
Je pense qu'on pourrait utiliser ce carnet de bord comme une démonstration de l'utilité
d'avoir des approches sensibles et de montrer en quoi l'art peut nourrir l'ingénieur
et l'agronome.
En quoi l'art nourrit-il, peut-il nourrir la science au vu de l'expérience vécue ?
Eh bien en fait, je pourrais donner quelques lectures de personnes qui ont justement étudié
les projets art et science.
Et donc en fait, les points qui ont été évoqués dans ces travaux, c'est une nouvelle
façon de formuler les hypothèses, de conceptualiser et aussi de parler de science avec les pratiques
artistiques pour essayer de donner en fait cette connaissance à la société civile
parce que parfois c'est difficile pour des scientifiques de vulgariser, on ne sait pas
comment trop le faire.
Et donc d'avoir des dialogues avec des artistes qui eux ont cette capacité en fait à apporter
une réflexivité sur des problèmes complexes et de le transmettre auprès du grand public,
c'est une manière de communiquer et de mettre la science plus accessible et de la
rendre intéressante et de faire savoir ce qui est fait en science.
Là, tu m'as évoqué des éléments qui sont des concepts ou des scientifiques qui
ont étudié le sujet, mais dans ton cadre là, toi Edith, penses-tu que vous avez été
dans une démarche scientifique avec les étudiants ? Est-ce que tu as pu vérifier tout ce que
tu me racontes là ?
Je me suis amusée à essayer de faire un parallélisme entre approche scientifique
et approche artistique.
Et en fait, je retrouve les mêmes étapes, c'est-à-dire analyse, poser une question,
avoir une démarche de recherche et transmettre.
Et en fait, les artistes et les scientifiques font ça et la communication derrière en fait.
Donc, est-ce qu'on l'a vérifié ? Ils ont réalisé quelque chose, donc on a réussi
parce qu'il y a eu un livrable.
Tous ensemble, on sait montrer les réalisations.
Donc, si on a un livrable, c'est qu'on est arrivés à la fin.
Moi, j'aimerais que l'on approfondisse en fait cet lien empathique que l'on a avec
la nature, avec un grand N et la place des approches sensibles dans l'enseignement.
Concrètement ?
Ce dont je parlais, c'était peut-être d'avoir un groupe de réflexion en fait,
qui serait constitué d'enseignants, d'enseignantes, de chercheurs-chercheuses,
mais également de personnes à l'appui pédagogique et d'enseignants pour réfléchir à cette question.
Et ensuite, on en ferait un peu des idées, des préconisations que chacune des écoles
pourrait ensuite, et enseignants pourraient ensuite récupérer pour ces enseignements.
Pour moi, ça a été une très, très belle expérience personnelle et j'ai vraiment été
émue de tout ce que nos étudiants ont pu produire.
Je crois qu'on a le droit de laisser place à l'émotion dans le cadre du travail.
Les émotions sont aussi une très, très grande force qui peut nous pousser en avant.
Édith Lecadre cherche dans cette UE à repenser la transmission des savoirs en agroécologie,
souvent perçue comme complexe ou technique, en la rendant plus humaine et empathique.
Bien plus qu'un dispositif, des approches sensibles et créatives rendent l'apprentissage
plus inspirant, plus ancré dans des enjeux contemporains.
Quant aux étudiants, ils sont acteurs de leur formation en intégrant des dimensions
artistiques et réflexives.
Et vous qui nous écoutez, comment envisagez-vous la rencontre entre art et science dans votre quotidien ?
En attendant, rendez-vous dans notre prochain épisode où les idées foisonnent et inspirent
des expériences uniques et singulières.