Bienvenue dans ce nouvel épisode de notre série « Regards croisés ». Aujourd'hui,
nous tendons le micro à Sophie Jean, enseignante-chercheure à l'Institut Agro, Rennes-Angers, qui propose
un module optionnel « Art et science ». Elle nous partage une expérience inédite, empreinte
de défis. En effet, comment l'art éclaire-t-il la science et inversement, quelle place occupe
l'enseignante au cœur de ce dispositif, et comment les étudiants y entrent-ils ? Je
vous laisse vous immerger dans son propos.
Donc je suis Sophie Jean, je suis enseignante-chercheure en microbiologie à l'Institut Agro. On a
travaillé l'année dernière, donc en 2024, dans le cadre d'un financement par le fond
incitatif avec les Beaux-Arts de Rennes. Ça a été mis en place par Edith Lecadre,
qui l'a proposé dans nos trois écoles, à Montpellier, à Dijon et à Rennes. Il
y a eu des travaux qui ont été réalisés par des étudiants en lien avec les étudiants
des Beaux-Arts. Ça a concerné seulement deux étudiantes de notre promotion l'année
dernière. Ça s'est inscrit dans le cycle Festival NT de la Criée à Rennes, avec l'artiste
Léa Muller, qui est aussi une artiste forestière. Et deux de nos étudiantes de L3 Agronomie
ont pu travailler avec des étudiants des Beaux-Arts, des Beaux-Arts de Rennes, de Quimper,
mais aussi de Valence, autour de la question de la régénérescence. Donc suite à cette
expérience, Edith et moi, on a eu envie de continuer, de poursuivre, et on a eu de la
chance, puisqu'en fait, avec la réforme de la formation L3 Agronomie, il y a eu une
proposition d'ouverture d'éléments constitutifs, on appelle ça des EC maintenant, optionnels.
On a donc proposé des EC optionnels, art et science, pour poursuivre ce travail qui
avait bien plu à nos deux étudiantes et qu'on voulait pouvoir proposer à d'autres étudiants.
On a pu commencer avec 15 étudiants fin du mois de janvier en 2025, et on a eu une deuxième
séquence à la fin mai, début juin, en juin 2025. Et là, ce qu'on a proposé aux étudiants,
c'est de s'intéresser à la vie culturelle de Rennes, plus particulièrement, on a continué
à travailler avec la CRIE, toujours dans ce cadre du Festival Festinal NT où la question
écologique est majeure. La CRIE invite des artistes qui s'intéressent à la question
écologique et à la question des transitions. Quels étaient leurs sujets ? Alors, leurs sujets,
on leur a proposé d'abord de découvrir l'œuvre de Vialen Ochu, elle a un blog qui est très,
très, très, très, très développé, donc il y avait plein, plein, plein de choses à découvrir
de leur part. Il y a plein de vidéos aussi, donc ils avaient la possibilité aussi d'aller à la
conférence pour certains, ça a été possible pour d'autres, non ? Et en fait, ils avaient deux
contraintes, c'était de travailler sur l'invisibilité des femmes dans le domaine de
l'agriculture, mais c'était au sens large, ça pouvait aller de la formation dans le domaine
de l'agronomie, donc ça pouvait être les femmes de l'Institut Agro jusqu'à la femme agricultrice.
Donc là, on leur avait donné plein de ressources autour de la question des femmes dans le domaine
de l'agriculture et sur leur invisibilité, et sur le soin par les plantes médicinales,
et ça, c'était, dites et moi, on s'est orienté vers ce choix par rapport au travail de Violenne
Ochu, en fait, qui s'intéresse aux médecines alternatives, au savoir vernaculaire par rapport
au soin, justement, sur les mots. Elle s'intéresse quand même particulièrement aux mots et au savoir
dans les domaines ruraux. Donc, par l'intermédiaire du projet Mars, qui est un autre projet de
recherche, art et science, j'ai pu rencontrer une personne qui est spécialiste des plantes
médicinales au Prairie Saint-Martin, qui a fait l'École des plantes de Paris, et donc on a proposé
aux étudiants de rencontrer cette personne pour qu'elle leur parle des plantes médicinales locales,
et avec toute cette information, donc sur les connaissances qu'ils avaient sur le travail de
Violenne Ochu, sur l'invisibilité des femmes en agriculture et sur le soin par les plantes
médicinales, ils étaient libres de la création qu'ils voulaient dans le contexte dans lequel on
est, c'est-à-dire dans des salles de TD. On pouvait aussi leur donner la liberté sur certaines
séances d'être ailleurs, d'être dehors, d'être au Beaux-Arts, d'être dans leur chambre d'étudiants,
et la création pouvait être n'importe laquelle, celle de leur choix. Ça peut être une création
sonore, ça peut être un poème, ça peut être de l'écriture, ça peut être de la danse, ça peut
être du théâtre, ça peut être de la poésie, ça peut être du dessin, de la peinture, de la poterie,
de la céramique, enfin tout ce qu'ils voulaient. En quoi ce dispositif art et science est important
pour toi dans le cadre de l'Institut Agros Rennes-Angers ? On parle beaucoup de créativité,
de transition, de transformation pédagogique. Je ne vois pas comment on peut parler de
créativité sans aller vers les artistes. Je pense que c'est dans un dialogue avec les artistes que
cette notion de créativité peut être travaillée d'un point de vue pédagogique, que ce soit pour
le pédagogue ou aussi dans l'aide à la transmission du pédagogue vers l'étudiant. Donc il y a cet
aspect-là. Après, on a des occasions de rencontrer les étudiants de façon un peu différente par
l'intermédiaire des projets. Ça permettait aussi d'apprendre à les connaître avec ce qu'ils ont
envie de nous montrer aussi. Donc toi, quand tu proposes ce type de travail, mêlant art et
science, c'est quoi tes attentes et tes intentions de départ ? C'est quoi tes objectifs d'apprentissage ?
Qu'est-ce que tu attends ? C'est quoi tes intentions ? Qu'est-ce que j'attends ? La surprise ? Leur faire
confiance aussi. Chaque individu a une spécificité. Est-ce que quand tu dis surprise, c'est que tu veux
te laisser surprendre ou tu veux les surprendre ? Non, me laisser surprendre parce que je sais
qu'il y a une richesse dans chaque individu et nous, on a la chance quand même. On a quand même
des conditions de travail qui sont agréables. Quand on est en format projet, on a quand même
un relationnel privilégié, une relation privilégiée avec eux. Mais voilà, on sent qu'il y a aussi des
choses qui pourraient mieux s'exprimer. Soit le cadre, soit l'environnement physique, soit le temps
n'est pas suffisant pour que des choses s'expriment. Donc là, en fait, cette ECA RéSciences, c'était
aussi une espèce de bulle dans laquelle on les laisse exprimer. Il n'y a pas de notes à la fin
non plus. Les livrables, c'est qu'ils nous décrivent leur démarche. On leur donne ça au départ. On leur
dit, ben voilà, vous avez de la bibliographie sur les plantes médicinales, sur l'oeuvre de
Viollaine Lochu. Vous avez plein de livres à la bibliothèque sur les plantes médicinales. Vous
avez la connaissance qui vous est apportée par la spécialiste des plantes médicinales et la
visite au Prairie Saint-Martin. Vous avez tant de temps et qu'est ce que vous êtes capable de créer
avec le médium qui vous intéresse, qui va nous parler sur cette
question. Et en fait, on n'a jamais senti d'angoisse de la part des étudiants. Et moi, je voulais leur
donner un cadre dans lequel ils peuvent s'exprimer librement, mais avec des contraintes. Les
contraintes, c'est comme dans une démarche scientifique, c'est-à-dire qu'on a de la bibliographie au
départ. Qu'est-ce qu'on fait de cette bibliographie ? Comment est-ce qu'on la travaille ? Et quelle est
sa démarche de création ? Est-ce que tu t'attendais à quelque chose ? Et qu'est-ce qui s'est passé ?
Je n'ai pas été tellement surprise. J'ai conforté ce que je pensais être possible, c'est-à-dire que
dans un temps imparti, avec justement des contraintes, on peut travailler sa créativité. Il y a une liberté
dans la contrainte. Je crois fort à ça. C'est la démarche qui m'intéresse. C'est leur démarche
de création. Et finalement, le produit final m'intéresse peu aussi. C'est la démarche qui
était intéressante. Et le croisement de leur démarche avec celle de l'artiste en sur des
questions que l'artiste et eux-mêmes traitent en commun. Ou en tout cas, eux recherchent quel écho
ça a par rapport à la formation, à leur place d'agronome. En quoi cette expérience était-elle
singulière ? De permettre à des étudiants en agronomie d'adopter une démarche artistique
pour travailler des questions qui concernent le monde agricole et agronome me semble assez
singulier. Dans ce que j'ai pu voir comme exercice de leur art, des étudiants dans la maison, c'est
peut-être un peu de théâtre. J'imagine que certains enseignants ont pu voir aussi des qualités
artistiques dans des travaux de naturalistes peut-être, auxquels moi je n'assiste pas en
tant que microbiologiste. Je ne leur fais pas dessiner de colonies bactériennes ou de bactéries.
Mais peut-être que dans le cadre d'autres enseignements, il y a des enseignants qui ont
pu voir des talents artistiques des étudiants. Je leur ai dit clairement, je n'ai rien à vous
apprendre. Je ne vais pas vous faire un cours sur ce que c'est que l'art et la science. Je vous
propose ce cadre de travail. On n'est pas là dans le jugement. Vous avez du temps pour faire
quelque chose. Proposez-nous quelque chose. Et en fait, ils s'y prêtent tout à fait bien,
en appliquant toutes les règles qui ont été données au départ, c'est-à-dire travailler sur
telle thématique, dans tel temps, telle durée, et avec trois livrables. Le carnet de bord, avec
une contrainte supplémentaire, c'est que le carnet de bord soit manuscrit. On ne voulait pas d'envoi
mail, de fichiers informatiques, d'appel à l'intelligence artificielle ou je ne sais quoi.
C'était quelque chose qu'on puisse palper. Le carnet de bord racontait le processus. Et cette
façon de raconter le processus pouvait être aussi une création, c'est-à-dire qu'on ne leur a pas
dit qu'il fallait que ça soit rédigé. Ils auraient très bien pu faire un carnet de bord dessiné,
peint. Après, ils avaient une fiche projet et puis la création. Quand tu dis la création,
c'est quoi ? Faire quelque chose, ce qu'ils veulent. Il y a eu des performances assez poignantes sur
des sujets sensibles, violence conjugale, sur le viol. Il y a quand même eu des sujets pas
très drôles qui ont été traités. Sur les mots, de quels mots veux-tu guérir ? Et puis sur
l'invisibilité des femmes dans l'agriculture. La fiche projet ressemble un petit peu à une fiche
projet qu'on peut avoir dans le domaine scientifique. C'est-à-dire, quelle est la problématique ? Quels
sont les objectifs de l'action création ? La description de leur action création ? Quelles
ressources et acteurs ou actrices sont à mobiliser pour cette création ? Quelle valorisation de cette
action création voit-il ? Comment cette action création peut être mise en œuvre et quels sont
les points de vigilance ? Sur les points de vigilance, ça ne peut pas être vu par tout le
monde sur les choses sensibles. Et à quoi servait cette fiche projet ? Cette fiche projet, ça nous
a permis de savoir vers quoi ils s'orientaient, de les aider après à trouver des ressources s'ils
manquaient de ressources. De voir en quoi la démarche permet de répondre à la question
initiale. Et ça, on le fait aussi en science. C'est-à-dire, comment ils argumentent le fait
que leur création va permettre de répondre à la question. C'est ce que fait le scientifique.
En tant qu'artiste, on leur demande aussi d'être dans cette démarche-là. Au vu de tout ce que tu
m'as raconté, est-ce que tu as en tête des pistes d'amélioration pour l'année prochaine ? J'aimerais
bien être dans un autre type de salle. Ça, ce serait bien d'améliorer ça. On était dans une
salle d'OTD dans laquelle on puisse laisser un peu de matériel parce qu'on a fait pas mal de
transports de bouquins, de post-it géants. Peut-être qu'on pourrait s'imposer de travailler
dehors et pas en salle. C'est-à-dire que vraiment ne pas du tout avoir d'outils informatiques. D'être
qu'avec du papier, sortir des espaces habituels d'enseignement. Ça, je pense que ça ferait du
bien aussi. Que cette initiative ou expérimentation, elle pourrait susciter des envies de la part
d'autres enseignants ? Oui, bien sûr. Mais ça peut être encore autre chose. C'est-à-dire que
dans le cadre de l'ESSA, cette proposition-là, c'est une proposition. Mais il pourrait y avoir
autre chose. Je voyais des enseignants-chercheurs qui font du théâtre documentaire. On pourrait
très bien se dire aussi que ces créneaux puissent être mis à disposition d'un travail de théâtre
documentaire. Et dans ce cas-là, on va pas être dans le même format. Moi, je pense que ce serait
intéressant d'ouvrir à d'autres enseignants pour qu'ils fassent d'autres propositions. Pas
obligatoirement la séquence qu'on a proposée avec la criée, avec de l'art plastique. Par
contre, ce qui me semblerait quand même toujours intéressant de travailler, c'est en quoi la
démarche artistique peut contribuer à répondre à des questions qui concernent l'agronomie ou les
sciences. Et donc, il peut y avoir plein d'autres formats. Moi, ça m'intéresse de creuser ce
croisement des démarches scientifiques-artistiques pour répondre à une question. Et en quoi le
frottement peut faire des étincelles ? En quoi ces étincelles peuvent donner de l'ouverture à
la fois aux étudiants et aux enseignants aussi, dans leurs pratiques pédagogiques ou scientifiques
qu'on est aussi, puisqu'on est des enseignants-chercheurs. Ou au contraire, je parlais de
frottements et d'étincelles, mais ça peut être au contraire un même flux. Ça peut être très doux,
justement, se dire « tiens, finalement, on adopte la même démarche et on n'est pas si différent ».
Pour terminer cet entretien, si tu devais me donner trois mots par rapport à cette expérience
vécue, tu dirais quoi ? Je pourrais dire que ça m'a rassurée par rapport à ce que je présentais.
Voilà, donc je pense que ce que je propose a du sens. Donc le sens, l'air, l'aération,
la respiration. Si, je pense à autre chose aussi. Ouais, léger, mais c'est, tu vois, dans le sens,
j'ai l'impression que c'est toujours, tu vois, notre rôle d'enseignant avec le sérieux que ça
représente, tout ça. En fait, un peu de, ouais, de respirer, de s'autoriser des choses que je
pense, ouais, il y a dix ans, je n'aurais jamais osé, quoi. Donc ça, c'est bien.
En croisant art et science, Soufijan nous propose un dialogue entre l'artiste et la science. Elle
nous révèle une méthodologie où la rigueur rencontre la créativité. Elle propose un espace
de liberté aux étudiants avec des contraintes et constate que cela fonctionne, que les productions
artistiques sont de natures diverses et sensibles. Et si l'art était une mise en œuvre de la
créativité dans nos formations d'ingénieurs, et vous qui nous écoutez, comment envisagez-vous
la rencontre entre art et science dans votre quotidien? En attendant, rendez-vous dans notre
prochain épisode de Regards Croisés, où les idées foisonnent et inspirent des expériences
uniques et singulières.