Bienvenue dans ce nouvel épisode de notre série « Regards croisés ». Aujourd'hui,
nous tendons le micro à Bérénice Farruggia, étudiante L3 agronome engagée dans un module
Arts et Sciences. Ce module propose aux étudiants un espace d'expérimentation à la croisée
des disciplines scientifiques et de la création artistique. A partir du travail de l'artiste
Violaine Lauchu, Bérénice a été invitée à explorer, réfléchir, créer. De cette
expérience est né un cheminement personnel, sensible et inattendu qu'elle nous partage.
Je vous laisse vous immerger dans son propos.
Je m'appelle Bérénice Farruggia, je suis en première année à l'Institut Agro de
Rennes dans le cursus Ingénieur Agronome. Le module auquel j'ai participé, c'est
le module Arts et Sciences qui a été encadré par Sophie Jean et Edith Lecadre, deux enseignants
chercheurs ici à l'Institut Agro de Rennes. Sophie Jean est plutôt en microbiologie et
Edith Lecadre plutôt en agronomie, donc des disciplines qui ont a priori rien à voir
avec l'art. Deux enseignantes qui ont voulu donner la possibilité aux étudiants de faire
un peu d'art au milieu de cette science. C'était un module qui s'est inscrit dans
le travail d'une artiste qui s'appelle Violenne Lauchu et dont l'exposition actuellement
est exposée à la CRIE, au Centre d'Art Contemporain à Rennes. Cette femme, c'est
une performeuse sonore, elle fait de la musique expérimentale et elle travaille beaucoup
sur différentes thématiques et notamment le soin, les cultures traditionnelles. Mais
on a eu deux thématiques pour guider ce module, à savoir le prendre soin par les
plantes médicinales et l'invisibilité des femmes dans l'agriculture. Et on était
un petit groupe d'étudiants, une quinzaine, on était totalement libre mais on avait ce
fil rouge du travail de Violenne Lauchu pour aboutir à des œuvres qui étaient dans ces
deux thématiques. Une première phase où on a discuté de ce que ça nous évoquait,
avec du brainstorming, des discussions, éliminer des idées, en rajouter. Et après on a choisi,
ou pas, on pouvait allier aussi les deux thématiques pour faire un travail individuel
ou collectif. On était vraiment extrêmement libre sur le fait de vouloir soit travailler
seule, soit avec les autres. Alors j'ai travaillé en binôme et on est parti sur un projet sur
lequel j'ai jamais travaillé, c'était le son, la musique. Et donc j'ai été avec une personne
qui écrit de la musique, des paroles, et qui ensuite mixe tout ça. Et donc c'était un domaine,
moi, dans lequel j'étais novice totalement. Et donc je me suis aussi beaucoup laissée porter par
le fait de ne pas vraiment savoir quoi faire parce que j'étais avec quelqu'un qui savait
pertinemment ce qu'il faisait et c'était donc un peu décontenançant. Mais j'aimais le fait de
découvrir un domaine parce que ça m'a donné envie d'apprendre. Et donc je pense que ce que
j'ai appris de moi, c'est que ça peut aider aussi à prendre confiance en soi parce qu'on se retrouve
dans des situations où des fois, justement, on n'est pas dans notre élément de facilité. Et
donc me confronter à ça et au regard des autres, de l'autre, ça m'a fait prendre conscience qu'il
fallait essayer dans la vie, que ce soit en art ou en autre chose. Il faut se lancer, il faut
essayer parce que sinon on ne progresse pas. Qu'est-ce que vous proposez-vous Bérénice? Et
bien dans l'écriture, parce que j'aime écrire. Alors je n'écris pas du tout le même genre de
texte, je suis plus dans la poésie. C'était une sorte de poésie mais pas forcément le style que
je connais. Même si je ne sais pas du tout manipuler l'ordinateur pour faire de la
musique synthétique, je suis musicienne. Je suis très sensible à la musique donc forcément j'étais
quand même dans mon élément. Je n'aurais pas suivi cette personne dans le vide. Notre production
finale, c'était une bande son. Donc on a écrit une chanson sur l'histoire aussi d'une femme,
donc ça reprenait notre première idée qui à la base était visuelle, d'une femme qui part pour
devenir agricultrice, qui quitte tout parce que déjà elle a envie de changer de milieu
professionnel mais aussi elle se sent la vie qu'elle mène avant de changer. Elle est oppressante parce
qu'elle a un mari qui ne la soutient pas forcément et au travail aussi c'est compliqué. Vraiment on
travaille sur l'invisibilité des femmes dans l'agriculture, l'invisibilité des femmes en
général. Donc on a traité d'un sujet qui était dur. Donc on a écrit cette chanson et après on a
pris une bande son qui existait déjà sur YouTube en libre de droit et on a posé nos voix tous les
deux sur cette bande son et on a nous-mêmes chanté la chanson. Et après c'est passé par une phase de
mixage que moi j'ai pas du tout contrôlé mais j'ai un petit peu vu comment ça se faisait mais pas
suffisamment du tout de temps pour apprendre et puis c'était pas le lieu pour apprendre non plus.
Donc on a rendu une chanson qu'on avait écrite et chantée. Le jour où on l'a tout rendu, on s'est
montré mutuellement ce qu'on avait fait, j'ai été trop heureuse de voir à quel point les gens avaient
eu des idées différentes même si on avait forcément écho de ce que chacun allait faire. Mais le
voir, entendre les explications qui allaient avec l'oeuvre, c'était trop chouette parce qu'on était
tous partis de deux thèmes qui n'ont rien à voir les uns avec les autres mais même ceux qui étaient
réunis sur un même thème avaient des productions super différentes mais vraiment rien à voir. Et
toutes les productions m'ont touchée. Vraiment j'ai trouvé que c'était... les gens s'étaient
appliqués même si comme je l'ai dit tout à l'heure c'était pas forcément leur premier choix
art et sciences, ils ont trouvé le moyen de produire des choses trop belles. Vous avez un
exemple de choses trop belles ? En fait on a eu vraiment que des oeuvres très diversifiées. Par
exemple il y avait une pièce de théâtre qui était filmée, une seule personne jouait. C'était
dur et très touchant. On a eu aussi du théâtre en musique avec de la danse. On a eu une lecture
de texte sur des personnes qui accompagnaient les gens en soins palliatifs et c'était juste
une lecture de texte et en fait la manière dont la personne la présentait c'était super
bouleversant. On trouvait ça magnifique et il y avait encore plein de productions. Il y avait du dessin, il y avait
de la danse aussi en direct, de personnes qui ont dansé, de la vidéo. Il y avait vraiment beaucoup
de choses diverses. La sculpture aussi, des sculptures de bustes de femmes. Qu'est-ce qui vous a amené à
choisir cette UE ? J'aime beaucoup l'art. C'est une discipline qui est très importante dans ma vie et
je pense que j'ai fait une prépa avant. Je me suis lancée dans cette école d'agronomie et c'est vrai
qu'au début d'année, même si j'étais très contente d'être là, ça commençait à manquer de
pas faire d'art. Et le fait qu'on nous permette d'avoir un créneau dans notre emploi du temps qui est
dédié à l'art, moi j'ai directement voulu en profiter parce que je trouve qu'en plus le monde
scientifique a besoin de l'art pour communiquer. Pour moi, ça me paraissait être directement la
matière qui était faite pour moi, pour pouvoir un peu m'échapper de tout le temps. C'est un monde scientifique
très cadré et très rigoureux et je pense qu'on peut parfaitement allier les deux. Je ne savais
pas trop à quoi m'attendre, j'y suis allée avec beaucoup de curiosité et j'ai été très heureuse de
voir que nos deux enseignantes qui nous ont suivi nous laissaient une totale liberté, c'est à dire
qu'elles nous ont expliqué dès le début qu'on n'allait pas avoir de cours, on était juste là à se rassembler
pour parler d'art et de sciences, regarder des conférences aussi. Peut-être que j'avais aussi
l'attente d'apprendre des choses parce que je suis très intéressée par l'art mais c'est vrai que j'ai
envie d'apprendre plein de choses. J'ai pas forcément une culture artistique très développée et je me suis
dit en plus l'art et la science c'est pas forcément un truc que j'ai déjà travaillé auparavant. L'art est
super utile dans notre formation d'ingénieur, en tout cas de mon point de vue parce que depuis
quelques temps, les deux mondes qui m'attirent beaucoup c'est la science et la vidéo et j'ai
toujours eu envie de faire des documentaires, juste je me suis jamais lancée parce que ça demande
aussi du courage. Je n'ai jamais appris, je ne sais pas trop comment apprendre et je pense que quand
j'aurai plus de temps j'apprendrai mais c'est vrai que ça se joue beaucoup entre ces deux mondes où
je ne sais pas trop quoi faire et je pense que l'art va forcément rencontrer à un moment donné
ce monde pour l'instant de l'agronomie mais peut-être la biologie marine m'intéresse beaucoup
par exemple où je vais pouvoir utiliser l'art pour communiquer la science, pour parler de science,
pour parler avec des gens de différents horizons et je trouve que c'est un moyen de
lier beaucoup de domaines et c'est aussi une manière de percevoir le monde différemment.
Est-ce que vous avez d'autres inspirations ou de personnes autour de vous qui viendraient du monde
des sciences et qui allieraient science et art ? Alors je pense à un monsieur qui s'appelle
Laurent Ballesta, c'est un biologiste marin qui fait de la photo et j'avais vu une fois une
exposition de ses photos à Sète, ça m'avait impressionné, j'avais adoré son travail et je
m'étais dit c'est ça que je veux faire, je veux filmer les fonds marins, prendre en photo et ensuite
expliquer en fait les phénomènes qu'on y voit. Mes inspirations en général, j'écoute beaucoup de
podcasts, j'aime beaucoup ça, écouter des gens qui vulgarisent un peu la science ou qui font de
la philosophie parce que j'ai toujours trouvé ça super accessible et intéressant d'entendre ces
personnes inviter des gens mais aussi il y a les invités donc qui sont spécialistes et puis les
personnes qui interrogent qui eux aussi savent plein de choses mais qui permettent de rendre
plus accessible. C'est pas vraiment de l'art mais pour moi c'en est un petit peu parce qu'il y a
ce changement de perception où on veut quand même le communiquer et ça touche que ce soit le
son, la vidéo. Qu'est-ce que vous pensez de ce type de format pour apprendre ? Je trouve que c'est
super efficace parce qu'on a peu l'opportunité de faire ça. Je crois vraiment que c'est une chance
en plus nos enseignantes nous ont dit qu'elles avaient eu un peu de mal à défendre ce module.
Là c'est différent parce qu'on est vraiment acteurs, c'est nous qui devons faire émerger les
idées, c'est nous qui devons les mettre en forme et si nous on s'y met pas il n'y a rien, il n'y a
rien qui en ressort. C'était vraiment un apprentissage actif directement sur le terrain.
On est actif en discutant avec les autres, en donnant des idées, en écoutant, en donnant son
avis tout en essayant de concilier ce qu'on pense avec ce que les autres pensent. Je pense
c'est vraiment dans le côté humain aussi, on prend le temps d'écouter les autres et aussi on
ose donner son avis. Ça permet de faire naître des projets parce que seulement apprendre ce qui
nous est donné c'est super important, c'est comme ça qu'on grandit. C'est quoi selon vous les
compétences ou les aptitudes, les savoirs, savoir faire, savoir être qu'on mobilise ou qu'on met en
oeuvre ? Donc je dirais l'écoute, l'attention, l'observation, l'humilité et la curiosité bien
sûr. Accepter d'aller vers le nouveau, c'est comme ça qu'on crée, même si on s'inspire de choses qui
existent déjà toujours. J'encourage chacun à se laisser porter par l'art en général. Je pense
qu'on a tous un petit côté artistique en soi, après on y est plus ou moins sensible mais je
pense qu'en général on doit prendre le temps dans la vie de découvrir que ce soit les gens ou des
mondes qui nous sont inconnus. Vraiment j'ai eu des étoiles dans les yeux quand j'ai vu ce que
les autres gens avaient fait. Ça m'a beaucoup plu et j'encourage les gens à venir faire cette EC si
ils aiment bien l'art. A travers le parcours de Bérénice, nous constatons que l'art permet aux
futurs ingénieurs de développer écoute, créativité et de laisser une place à l'incertitude, à
l'imaginaire et à l'expression artistique. En offrant un espace d'expression libre, l'art
favorise l'exploration de sujets sensibles et le dialogue entre sciences et sociétés,
comme la place des femmes dans l'agriculture ou les savoirs liés aux plantes médicinales.
Cette expérience ouvre donc une réflexion plus large sur la finalité même de la formation
d'ingénieurs. En effet, ne s'agit-il pas de former des futurs ingénieurs capables de
comprendre et de transformer le monde avec technicité mais aussi avec sensibilité ? Et
si l'art devenait une évidence dans les apprentissages ? Et vous qui nous écoutez,
comment envisagez-vous l'art dans la formation ? En attendant, rendez-vous dans notre prochain
épisode où les idées foisonnent et inspirent des expériences uniques et singulières.